Outrances015 Voir la couverture: →Outrances_du_sujet Publié par Apolis éditions, Paris 2012, 146 p. ISBN: 978-2-9532495-4-5 Prix: 17 euro

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Nuls de destin, envoûtés par le chiffre, ainsi assignés au zéro cannibale et devenus leurs propres ennemis, tels sont hommes et peuples de l'hyper-modernité.L'ethnocide inavoué qui ravage l'Europe réactive l'antique nefas de Sénèque, subversion du temps sollicitant l'au-delà du principe de plaisir freudien aussi bien que les rhythmiques silencieuses du Geschick heideggérien.Outrances - du sujet se propose de donner lieu à la rencontre de ces deux frayages, conférant à nouveau toute sa place au destinal par la reconsidération radicale des rationalités magiques et le redéploiement des positions tragiques. En cette constellation énigmatique, l'«autisme», devenu aujourd'hui enjeu biopolitique, sollicite avec quelques autres signes le registre du «prodigieux» (que Cicéron rattachait à praedicere).L'attention ainsi portée aux vestiges-prémices d'un entendement conjectural attentif aux harmoniques du temps vient ici inquiéter l'Unheimlichkeit freudienne dans sa méconnaissance des envoûtements, «concertés et calculés» selon Antonin Artaud, qui térèbrent la Terre actuelle.
Premières lignes:

Quand les Ourses touchent à la mer interdite Les textes réunis ici se proposent non de faire livre, totalisation de sens reposant en sa clôture bien assise, mais plutôt de parcourir les cinq années que nous venons de traverser, paradigmatiques en leur dévoiement, des années néfastes comme nous le dirons, temps de honte aussi pour un peuple qui a accepté de s’y prêter en se mettant à la merci de ceux que l’étymologie suggère de qualifier du nom d’énergumènes (du marché). Des textes écrits à partir d’un carrefour peu fréquenté, là où le questionnement psychanalytique accepte d’être déplacé dans ses certitudes par le Geschick heideggérien (ce qu’il est convenu de traduire en français par l’« historial ») – et inversement. Déconstruction de la métaphysique qui est évidemment étrangère en sa démarche aux cadres nosographiques hérités de la médecine et de la psychiatrie, invisible opacité qui fait barrage résolu et efficace à toute prise en compte du destinal. Nul hasard, si, dans cet abord qui est aussi abord du monstrueux, le théâtre tragique, une fois encore, nous ouvre le chemin ; un tragique qui n’est donc pas tant le tragique grec que le tragique romain, celui qui était contemporain de Néron et de Caligula.

*Télécharger ici le Sommaire: SommaireOutrances

**Télécharger ici le pdf complet: Outrances-v2(1)

***Télécharger ici le compte-rendu de Patrick Conrath dans les colonnes du quotidien L'Humanité: https://www.humanite.fr/tribunes/la-haine-comme-pouvoir-tragique-504203

****Télécharger ici le compte-rendu de Michel Plon dans La Quinzaine Littéraire: http://www.editions-eres.com/recensions/3030-766-5081141ee9d9a.pdf

 


Une présentation par Jacques Félician

Il est des livres qui confortent l’emprise du sens commun et de son allié médiatique, d’autres qui le heurtent, le bousculent, nous obligent à le mettre en question. C’est l’effet du dernier livre de Pierre Ginésy et il le fait sans ménagement. Gramsci écrivait du sens commun que son trait le plus caractéristique est d’être une conception fragmentaire, incohérente, inconséquente, conforme à la situation sociale et culturelle de la multitude dont il est la philosophie. C’est sur cette apparente incohérence que Pierre Ginésy s’appuie pour en penser la systématicité dans un éventail de figures qu’on ne peut autrement nommer que « Figures du nihilisme ». Fuite en avant dans le sans-limite (apeiron) que Gérard Granel désignait comme l’essence de notre modernité.

Soit donc un lecteur acceptant de découvrir au-delà de l’horizon du monde régi par notre médiasphère, cet autre monde proposé par l’auteur. Il est probable que son premier mouvement sera de recul. Peut-être même le taxera-t-il d’exagération, de dramatisation, voire lui attribuera une vision polémico-infernale ! Il est vrai que sa critique est radicale - critique qui comme on le sait atteint les racines - et ne laisse guère place aux brèches, aux fenêtres, aux micro-politiques ouvertes par le désir d’une création personnelle et le plaisir qui souvent les accompagne. Créations qui vont de la réinvention de l’amour, à la trouvaille de nouveaux rythmes, de nouvelles images dont la langue peut accoucher pour célébrer le réel, « le vierge, le vivace et le bel aujourd’hui ». Mais on conviendra que ce n’est pas le propos de l’auteur. Bien plus, ne viser que ces seules ouvertures serait méconnaître la nature des clôtures que nous voulons faire céder, refuser de penser nos si fréquents échecs, nous soumettre à cette puissance nihiliste qui nous incite « à passer à autre chose » sinon à « penser à autre chose ».

L’axe de cette méditation, le fil rouge qui rassemble ces différents textes est donc le nihilisme, c’est-à-dire selon la définition de l’auteur, l’anéantissement par la puissance dévastatrice de l’apeiron (le sans-limite) qui efface les écarts entre les cultures, fussent-elles distantes de vingt siècles. Le nihilisme, et l’auteur qui est psychanalyste nous en avertit, est différent de la pulsion de mort freudienne, même s’il lui emprunte certains traits, dont la répétition. Il s’en distingue essentiellement par une abrasion de la temporalité, un temps perpendiculaire, figé tel qu’on peut le trouver dans le deuil impossible de l’Électre de Sophocle et qui dévaste l’avenir. Les figures en sont multiples. Citons parmi d’autres :

-         le clown et le cannibale. Le clown, figure grotesque du démiurge incarné par le cannibale dont les cinq dernières années de notre époque ont dévoilé l’obscénité ;

-         les différents modes selon lesquels la technique déréalise le réel, nous laissant face à un monde virtuel ;

-         la mise à mort des masses dont Jean-Pierre Chrétien-Goni a su décrire les mécanismes à côté et autrement que ne l’avait perçu le Freud de la Massenpsychologie, etc.

Supposons le lecteur freudien, voire lacanien. Il trouvera certaines pointes adressées à Lacan parfois injustes. De même pensera-t-il qu’on ne peut reprocher à Freud son scientisme (pas plus qu’à Marx) et que c’est ne pas tenir compte du contexte culturel de l’époque. Ce lecteur aurait raison mais méconnaîtrait la nécessité pour toute pensée neuve de faire table rase de tout ce qu’il l’a précédé. Freud ne soutenait-il pas qu’on ne pouvait écouter un analysant sans mettre de côté toute la théorie analytique ? Pourquoi en serait-il autrement d’une œuvre qui se réclame de la pensée ? Dans un autre registre, celui qui se confronte à l’inavoué dont la langue est toujours grosse, n’est-ce pas la leçon que nous donnent les poètes, de Mallarmé à Celan ?

Une autre critique pourrait récuser ses emprunts à des pratiques ou théories d’un autre âge : la souillure, l’encrouillage qui sont les mots de la sorcellerie, les rites sacrificiels qui sont ceux de l’Antiquité, etc. À ces critiques, Philippe Pignarre avait déjà répondu dans « La sorcellerie capitaliste ». L’homo œconomicus, cette clé de voûte des discours dominants, est un concept issu de la raison des Lumières. Peut-on avec les outils du maître démolir la maison du maître ?

Pour qui s’attelle à cette tâche, la réponse ne fait pas de doute, au risque de heurter les préjugés les plus enfouis et de ne pas suivre un auteur qui les écorne, les blesse, fût-ce de la manière la plus rigoureuse mais aussi la plus nécessaire.

Car, on l’aura compris, la question que Pierre Ginésy se pose – et il n’est pas le seul – est celle-ci, centrale : Comment un peuple dont le passé témoigne si souvent de sa répugnance à la servitude a-t-il pu accepter de se soumettre cinq longues années à l’obscénité de l’innommable ? Non pas tel individu dérisoire, mais ce qu’il représente. La réponse, tout au moins les éléments de réponse qui la circonscrivent, l’auteur nous les propose dans la Médée de Sénèque, dans ce monde romain qui nous est si proche. C’est avec cette figure fictionnelle que le précepteur de Néron a tenté de penser l’aube grise de l’asservissement techniciste en sa radicalité inhospitalière. Des multiples pistes qui nous y sont suggérées, on retiendra le bouleversement de la métrique du vers latin par laquelle Sénèque nous met face aux discordances rythmiques et à la dislocation de tout sens qui est notre quotidien. Il suffit d’allumer sa télé ou d’écouter sa radio. Non, il ne suffit pas, il faut aussi éveiller l’attention critique de tout un chacun sur la façon dont lui est asséné ce que l’on tient (le sens commun !) pour vérité. La question de la langue, comme l’écrivait aussi Gramsci, n’a-t-elle pas toujours été un aspect de la lutte politique ? Politique ? Pas seulement : entologico-politique serait plus juste pour inclure ceux qui œuvrent à la refondation de la Polis, cette cité dont le sol langagier a été souillé.

 

Jacques Félician. Août 2012