Histoire vraie

Hélène, née d’un œuf, possédait un chat noir. C’était au temps où MénélaAfficher l’articles déjà était rentré de Troie et gérait ensemble son royaume et celui de son frère. Les enfants dès l’entrée demandaient : « Où est le chat ? » et tressaillaient en le voyant passer, puissant et lent, le dos ébouriffé de poils que la salive agglutinait.

Quand le chat mourut, Hélène appela les enfants. Silencieux, peut-être indifférents déjà, ils firent cercle autour du cadavre allongé dans l’herbe verte à l’orée du bois. Elle voulut pourtant, en leur honneur, élire pour la tombe un endroit érigé. Le Serviteur improvisa un cercueil, y cloua le corps, et l’enterra sur une hauteur à la frontière exacte entre Argos et Mycènes. Pour faire au mieux il y planta une stèle et peignit dessus ces mots : « Le chat ». Un des enfants tint à ajouter le portrait de l’animal. Hélène crut devoir y planter encore quelques fleurs dans un cercle de cailloux blancs. Agamemnon était absent.

Quand revint Agamemnon traînant Cassandre en son butin, Clytemnestre se porta à sa rencontre sur la frontière. Découvrant la sépulture, le roi y vit une violation de son territoire et l’indécence du sacré : il tonna ses griefs accumulés dans la jalousie fraternelle, et son épouse, pour exciter sa rage, versa des larmes hypocrites.

Hélène accablée, seule, en plein jour, déterra le caisson. Sur l’emplacement du bûcher funéraire où tant de bois de tant d’arbres avait consumé les corps de tant de princes, sous les fenêtres mêmes du palais d’Argos, elle entretint la flamme jusqu’au moment où il ne resta plus, parmi les cendres, que de fins ossements blancs. Elle les recueillit, méticuleuse, dans une boîte historiée qu’elle déposa sous un buisson d’oranger. Le roi la voyait faire et fulminait sans oser rien dire contre sa belle-sœur et son visage de désespoir, qui l’accusait.

Agamemnon était fort et sûr de sa séduction. Sa parole comme des escadrons encerclait ses proies et les anéantissait avec méthode. Aimant les oiseaux, il les encageait et s’étonnait qu’ils meurent dans leur dernier chant. La volage Hélène seule lui résistait. Et pourtant le mol Ménélas, à travers elle, tendait vers ses prétendants, et rêvait de Pâris le bellâtre.

Agamemnon voulut exhiber un geste de diplomatie et d’apaisement. Le frère invita le frère, l’épouse invita sa sœur épouse. Hélène vint au dîner avec une poignée de cendres qu’elle déposa sur la table, entre deux flambeaux d’argent.

Comme au repas du Commandeur, la terre s’ouvrit, l’enfer apparut. La table disparut dans le gouffre, emportant les deux rois.

L’hiver suivant, il gela. On se rompait les os sur le verglas. Hélène prit à nouveau une pelle et une brouette, et creusa les cendres pour les répandre sur les marches du palais. Les bottes des passants piétinaient les grumeaux.

Sécurité oblige.

19 février 2009