Hannah Arendt constatait dès 1945[1], qu’il n’était nullement exclu que les forces de destruction qui venaient pourtant de subir un spectaculaire échec sur le plan militaire recouvrent assez rapidement la possibilité d’opérer à nouveau, en ce déployant cette fois globalement, c'est-à-dire à partir de toute l’Europe, et donc sans être liées désormais à un pays ni à un gouvernement particulier. N’étant plus concerné par l’intérêt d’une seule nation, cette mouvance devenue anonyme pourrait se donner d’autant plus efficacement l’apparence d’un authentique mouvement européen (qu’elle serait d’ailleurs à certains égards) en reprenant le slogan d’une fédération européenne.


  Comme l’écrivait Hannah Arendt : « Il ne faut pas oublier que, même lorsqu’il était tout à fait clair qu’il s’agissait seulement d’une Europe gouvernée par les Allemands, le slogan d’une Europe une s’est avéré être l’instrument de propagande le plus efficace des nazis »[2]. Slogan dont l’efficacité témoigne d’une incomparable naïveté chez ceux qu’il séduit répétitivement, sans qu'il soit apparemment perçu par eux ce que cette unité factice suppose d'un travail d'uniformisation subjective sans précédent. Pour le dire autrement, il ne s'agit nullement aujourd'hui d'un génocide comme au siècle dernier, mais d'un silencieux, sollicitant en particulier l'éducation, la médecine et les neuro-sciences. Ethnocide en effet, cette destruction de toute pensée ou action autre que marchande dont on commence à mesurer les ravages.


Le danger encouru serait même, ainsi que le prévoyait Hannah Arendt,  que ce mouvement réussisse à se faire passer pour l’héritier du mouvement de résistance européenne ! En 2014, une des branches du Parti social-démocrate suédois des travailleurs (SSU), disant craindre une montée de l’extrême droite lors des élections européennes, appelle à la mobilisation dans les urnes. Ses militants ont dans ce but entrepris une campagne (en langue anglaise) autour d’une vidéo fort spectaculaire, publiée le mardi 13 mai. Avec une involontaire et sinistre ironie, celle-ci met en scène Rainer Höss, petit-fils de Rudolf Höss, l’officier SS et commandant du camp d’Auschwitz, qui appelle donc à voter lors des prochaines élections[3].


 

Pierre Ginésy

20 mai 2014







[1] Les germes d’une internationale fasciste (juin 1945), « Auschwitz et Jérusalem », Deuxtemps Tierce, 1991.





[2] C’est moi qui souligne.





[3] Cf. http://www.fdesouche.com/459137-le-petit-fils-du-commandant-dauschwitz-contre-lextreme-droite